Les dettes étranglent les Japonais

Le Japon, célèbre pour son épargne, est aujourd’hui inondé de cartes de crédit et les prêts sont faciles à obtenir, notamment par l’intermédiaire d’ordinateurs.
Derrière les arrogants gratte-ciel de verre et d’acier de Shinjuku, se trouve un petit bureau qui ne voit que l’envers de la médaille nipponne. Cet envers, c’est celui des dettes qui étranglent aujourd’hui de nombreux Japonais, victimes de l’engrenage infernal des petits crédits et du crédit immobilier. Celui de la honte aussi qui entoure toujours les difficultés financières dans l’archipel. Tous les jours, des dizaines d’appels désespérés parviennent ainsi au standard de la «Japan Crédit Counselling Association» OCCA), qui vient en aide aux personnes endettées. Ils proviennent principalement de consommateurs n’ayant pas adapté leur train de vie lorsque la bulle spéculative a éclaté en 1990, provoquant un krasch immobilier, et de jeunes ayant cédé à l’attrait des produits de marque.
 
Depuis 1985, les emprunts des consommateurs japonais ont triplé, et le nombre de faillites personnelles aussi, pour atteindre le chiffre record de 43 946 l’an dernier. «Il y a dix ans, les cartes de crédit étaient réservées aux personnes qui voyageaient fréquemment ou à celles qui avaient beaucoup d’argent, mais maintenant, elles ont envahi le marché», soupire Kichizo Sakamoto, directeur de la JAAC. Ces cartes sont venues relativement tard au Japon, où les transactions étaient traditionnellement réglées rubis sur l’ongle, mais elles ont connu un énorme boom depuis la fin des années quatre-vingt, si bien qu’en 1994, les 124 millions de Japonais étaient détenteurs de plus de 230 millions d’entre elles. II suffit d’apercevoir les portefeuilles bien garnis, où les cartes sont alignées en nombre impressionnant, pour se convaincre que le phénomène a atteint toutes les couches de la population.
 
Selon M. Sakamoto, il s’accompagne également d’un changement d’attitude, la jeune génération étant beaucoup moins réticente à emprunter que celle de leurs parents. «La nouvelle philosophie, c’est acheter maintenant et payer plus tard! Cela ne pose aucun problème moral aux jeunes d’emprunter, car ils ont en général une connaissance insuffisante des mécanismes de crédit. De plus, leurs parents leur donnent beaucoup d’argent lorsqu’ils sont à l’Université, et une fois qu’ils décrochent leur premier emploi, leurs revenus diminuent et ils refusent de s’adapter», poursuit-il.
 
La grande majorité des personnes qui viennent requérir les conseils de M. Sakamoto ont ainsi moins de 30 ans, et le travail de l’association, dont les services sont entièrement gratuits, consiste à établir un plan de remboursement à la mesure de leurs moyens. Leur dette s’élève en moyenne à 5 millions de yens (50000 Euro), et la moitié d’entre eux environ parvient à éponger la somme en trois ans. L’association indique aux autres, ceux qui ont atteint le point de non-retour, comment déclarer faillite officiellement. Elle se limite en outre à conseiller les victimes de petit crédit et ne s’attaque pas aux prêts immobiliers par exemple. Financée par des subventions gouvernementales et des contributions effectuées par diverses grandes entreprises japonaises, la JAAC a répondu à plue de 42 000 appels depuis sa création en 1989, dont 7000 l’an dernier.
 

L’ordinateur, machine infernale

 
Mais les cartes de crédit ne sont pas les seules responsables de l’endettement croissant de la population, et les entreprises spécialisées dans les crédits rivalisent d’ingéniosité pour attirer le client dans leurs filets. Acom, numéro deux de la branche derrière son rival Takefuji, est ainsi très fier de son rôle de pionnier en matière de prêts par ordinateur interposé. La compagnie a ainsi lancé une machine nommée «Mujin-kun», qui signifie littéralement «M. sans-homme» et permet d’obtenir un crédit sans voir personne. Le client introduit ses données personnelles sur l’écran et suit les instructions d’une douce voix féminine préenregistrée. Si sa candidature est approuvée, il peut recevoir un prêt allant jusqu’à 31000 francs en une demiheure seulement. Mujin-kun crache alors une carie bancaire toute chaude qui peut être utilisée en tout temps dans les distributeurs. Le tout dans la discrétion la plus totale, et surtout en évitant d’avoir à perdre la face devant un autre être humain en cas de refus.

Un succès fulgurant

«Rapide, simple, discret»: Hiroshi Ibuki, porte-parole de la compagnie ne se prive pas de répéter le mantra du succès de Mujin-kun, et insiste sur le fait que le procédé répond à un problème spécifiquement japonais, le fait d’emprunter étant encore considéré comme plus honteux qu’en Occident «Ce sont souvent des jeunes femmes qui sont aux guichets, et nos clients n’aimaient pas devoir leur révéler leur salaire. Grâce à Mujin-kun, nous avons contourné cette barrière psychologique», ajoute-t-il. Ce que les clients ne savent pas, c’est qu’ils sont en réalité surveillés par une caméra vidéo dissimulée dans l’ordinateur. Un employé supervise ainsi jusqu’à trois machines en même temps, et se charge de faire toutes les vérifications d’usage en un temps record.
 
Depuis son lancement, en 1993, Mujin-kun a connu un succès fulgurant, et actuellement, 60% des 50 000 demandes de crédit qu’Acom reçoit chaque mois passent par les 645 machines qui sont présentes dans toutes les grandes villes japonaises. Et les jeunes semblent particulièrement l’apprécier puisque la moitié des clients ont entre 20 et 30 ans. «C’est si facile que cela ressemble à un jeu d’ordinateur-, se gausse Hiroshi Ibuki. La concurrence s’est donc empressée d’emboîter le pas à Acom et a mis sur le marché sa propre version de l’appareil. Ce qui n’arrange pas les affaires de M. Sakamoto, lequel récolte les pots cassés à l’autre bout de la chaîne, et s’élève contre la facilité avec laquelle les jeunes peuvent obtenir un crédit.
 
Toutefois, Acom se défend d’accorder trop facilement des prêts. «Depuis le début de cette année, nous faisons plus attention. Des dix personnes qui viennent chaque jour nous voir, seuls sept obtiendront un crédit, alors qu’avant, nous ne refusions personne», note Hiroshi Ibuki. Reste que le marché s’avère extrêmement juteux puisque le profit d’Acom a connu une croissance de 24% l’an dernier. «L’économie est malade, et les entreprises n’empruntent plus. II est donc logique que des compagnies telles que la nôtre se tournent vers les prêts individuels»*, justifie-t-il. Profitant des taux d’intérêt très bas du Japon, les banques peuvent ainsi emprunter à 4% par an et demander 27% d’intérêt aux consommateurs. 
Si ces derniers sont en retard dans leurs paiements, celui-ci monte à 40%, soit le maximum légal.
On estime aujourd’hui que les Japonais sont endettés de 7000 francs en moyenne, soit plus que les Américains, pour lesquels le chiffre se monte à 4000 francs environ. L’épargne est certes encore très élevée (12,8% du revenu disponible, contre 4% aux USA), mais elle est en constante diminution depuis 1974, où elle atteignait 23,2%. Les conséquences de cet endettement croissant sont parfois dramatiques, et selon M. Sakamoto, 50 000 personnes «disparaissent» chaque année au Japon en changeant d’identité, pris à la gorge par leurs dettes.
 
Un processus que les Nippons appellent «fuir pendant la nuit». En outre, la proportion de suicides attribués à des difficultés économiques en 1994 a doublé par rapport à 1989, et s’élève à 11%. Le nombre de divorces a également atteint un record l’an dernier, frisant la barre des 200 000. Dans le quartier à la mode de Shibuya, une affichette illégale va jusqu’à proposer aux personnes endettées de vendre leur foie à la «Banque des organes». Enfin, l’incertitude économique d’un Japon sortant à peine de la plus grave récession de l’après-guerre qu’il ait connue, a poussé les habitants à jouer davantage. Aujourd’hui, le jeu est la quatrième raison citée en cas de dettes. Juste derrière les sorties (repas au restaurant et boisson), le chômage et les dépenses excessives («over-spending»).
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